Crise du Covid-19 : Aux Nouragues, une belle au bois dormant.

08 mai 2020 par Administrateur
Le déconfinement national approche. Annoncé pour le 11 mai, il sera partout progressif. La station des Nouragues prépare son plan de reprise d’activité après une interruption de plus de huit semaines. En attendant sa pleine réouverture, envisagée pour le mois de juin, nous vous proposons ici de revenir sur les évènements qui ont conduit à sa mise en sommeil en conséquence des annonces de confinement de mi-mars.
Des carbets sur le camp de Saut-Pararé, station scientifique des Nouragues. Une belle au bois dormant… L’image est facile. Infiniment plus que la réalité d’une action de mise en sommeil mi-mars d’une station scientifique en plein pic d’activité, au cœur de la forêt amazonienne de Guyane.

Mi-mars, alors que le vent mesquin du Covid forci sur la France, la Guyane semble encore épargnée, à ses 8000 kilomètres du continent européen et toujours en phase 1 de la pandémie. La triste météo nationale domine pourtant, et chacun sent venir le confinement. Le lundi 16 mars, tous les établissements de recherche relayent les directives préparatoires à la mise en œuvre du télétravail et des plans de continuité d’activité, suspendus aux décisions administratives qui ne tarderont pas à tomber. Le confinement pour le lendemain midi, 17 mars, est acté en Guyane à 16 heures. Il est 20 heures en métropole et le président Macron vient d’en faire la déclaration au Journal télévisé de France 2.

16 heures un lundi, en pleine journée de travail donc, pour la Guyane. Il est possible dès lors de confirmer le branle-bas dans les laboratoires. Ces petites heures d’avance auront peut-être été précieuses pour réussir le « plan de continuité d‘activité » du LEEISA, unité mixte de service et de recherche du CNRS (1) qui sous la houlette de son actuel directeur Vincent Goujon gère des plateformes de service scientifique dont la célèbre station des Nouragues, au profit de la recherche internationale en écologie tropicale et sur la biodiversité amazonienne.

A 16 heures en Guyane, il fait encore jour, même si sous le couvert forestier des Nouragues la lumière décroit déjà. Le confinement est donc acté, et avec lui l’évacuation de la station, décidée dès 15 heures dans le signal amont des annonces présidentielles. Tout doit aller très vite car l’évacuation est ordonnée pour 9 heures le lendemain matin, mardi 17 mars pour un ordre de confinement national entrant en vigueur à midi. Un hélicoptère est mobilisé car le niveau du fleuve est exceptionnellement bas en ce mois de mars pour assurer les rotations de retour en pirogue dans de bonnes conditions.

Gestes barrières et confinement en pleine Amazonie

Sur place, ils sont vingt-trois, scientifiques – botanistes et herpétologues – logisticiens et techniciens de station. Les deux camps, Inselberg au pied du mont rocheux éponyme, et Pararé, le long du fleuve Arataye, sont occupés. Parmi les scientifiques, quinze sont anglophones, et, outre les français, sept nationalités sont représentées. Colombie, Etats-Unis, Finlande, Syrie, Lituanie, Pérou, Autriche. Ceux qui sont ici à étudier, depuis la forêt des Nouragues, la biodiversité amazonienne, viennent de loin. La première question est alors de savoir comment rapatrier ces visiteurs, tandis que les annonces de fermeture de frontière et d’annulation des vols tombent les unes après les autres. Au LEEISA à Cayenne, l’équipe est sur le pont pour chercher des solutions.

Salle de bain sur la station des Nouragues. De remarquables commodités aident au respect des gestes barrières, mais il reste complexe de les observer tandis que le fonctionnement de la plateforme scientifique forestière d’Amazonie repose sur la cohésion de groupe et la participation de tous aux tâches communes.

C’est un changement radical de préoccupation, puisque les jours précédents, en prévision d’arrivées de nouvelles équipes scientifiques, puis d’un éventuel confinement de quelques jours un temps imaginé sur la station, l’heure était à gérer l’approvisionnement dans les supermarchés aux rayons déjà clairsemés et auprès des fournisseurs locaux dans le cadre des circuits-courts d’approvisionnement (2).

De fait, toute cette activité est stoppée nette. Les courses resteront au bureau. Les commandes auprès des fournisseurs de la bourgade de Régina sont annulées, et tout le monde se convertit au nouveau mot d’ordre : « évacuation ».

Les services parisiens, au siège du CNRS, dont dépend le LEEISA sont mobilisés pour le conseil, la prise de décision et la gestion de ce qui se profile bien comme une crise, prenant de court les options envisagées et mesures déjà appliquées en considération des signaux avant-coureurs. Telle la réunion annuelle du réseau RenSEE, qui rassemble les stations de recherche en écologie du CNRS, qui devait se tenir du 16 au 20 mars sur la station des Nouragues. Elle avait été annulée mi-février du fait des sombres prévisions concernant les transports internationaux. Les nouvelles arrivées sont suspendues depuis quelques jours pour préserver un pseudo-confinement sur la station, éloignée de tout centre urbain. Depuis le premier discours du président Macron le jeudi 12 mars, chacun s’est familiarisé avec la notion de gestes barrières. Dans cet environnement incongru des Nouragues, où la vie quotidienne repose sur la cohésion et l’entraide de proximité – pour la cuisine, les protocoles scientifiques et la sécurité des camps – ils ne sont pas faciles à mettre en pratique. S’ils ont été observés, il s’agissait surtout de s’entraîner dans une perspective lointaine de retour à une vie sociale plus commune. C’est à présent dès demain que chacun devra les appliquer.

Les occupants des deux camps sont briefés en toute transparence sur les nouvelles mesures qui se profilent, dans l’attente du discours officiel du président Macron, à 16 heures. Pour communiquer entre camps, distants de 8 kilomètres, un outil de messagerie instantanée est préféré à la radio dont les fréquences pourraient être interceptées par les foyers d’orpaillage illégal qui grignotent la vaste forêt de Guyane et la gangrènent jusque dans ces espaces protégés. La réserve naturelle des Nouragues, au cœur de laquelle est implantée la station, n’est pas épargnée. Si un relatif équilibre sécuritaire est tacitement mis en œuvre par tous les travailleurs des bois, c’est un risque qui demeure que de laisser les camps scientifiques vides d’occupants. Le plan de continuité d’activité doit en tenir compte.

Dans la frénésie communicationnelle entre camps et base arrière, le téléphone satellite se révèle encore un outil précieux car le réseau internet des Nouragues fait ce jour-là des siennes. Sa réparation était programmée ; elle attendra. On se débrouille dans l’instant avec les faibles barres qui veulent bien s’activer.

Deux heures devant soi pour désactiver les protocoles scientifiques

A 16h30, l’annonce d’évacuation est officielle. Tout le monde est maintenant à pied d’œuvre pour désactiver les protocoles scientifiques en cours. Il s’agit par exemple de récupérer les trackeurs installés sur les dos des Allobate femorale, de petites grenouilles typiques de la forêt guyanaise, suivies dans la durée par l’équipe autrichienne. Il faut réaliser les relevés des données environnementales, ranger le matériel scientifique, les carbets labos. Quand il fera trop nuit, une dernière heure sera consacrée au pliage des paquetages personnels. A 19 heures et quelques minutes, c’est fait. Tout est plié. Cet exploit est le fait d’une organisation quasi militaire peu familière des milieux scientifiques, qu’il faut ici souligner.

Après un briefing téléphonique entre les deux camps pour s’assurer que l’organisation à camp Inselberg est menée en miroir de camp Pararé et échanger les informations sur l’organisation du lendemain matin, un dernier repas est partagé dans cette ambiance si particulière. On en profite pour faire le point sur l’avancée des équipes à Cayenne. Logements de confinement, rapatriements, les choses ont avancé aussi en base arrière. Des solutions sont trouvées, ou se dessinent, qui contribuent à alléger l’ambiance anxiogène que tous, aux Nouragues comme ailleurs dans le monde, partageons à cet instant précis.

Les heures agitées laissent place à un peu de calme. Après l’extinction des feux, le discours podcasté du chef de l’Etat est écouté religieusement en station. Chacun peut prendre, là au milieu des bruits de la nuit tropicale, la mesure de ce qui se joue à l’échelle française et planétaire. Nina Marchand, la cheffe de camp, est la dernière à se coucher. Il est alors 2 heures du matin. La nuit sera courte, pour tous.

Tout le monde sur la DZ à 9 heures, sacs fermés !

On se lève tôt sur la station, les oreilles pleines du cri rauque des singes hurleurs. On range son hamac, sa touque. On se prépare au départ, on fait les dernières vérifications : les poubelles sont vidées ? Tout le monde a ses papiers ? « Tout le monde doit être prêt, sac fermé, sur la DZ à 9 heures », annonce Nina. Cette heure résonnera comme le « go » de l’évacuation. A Cayenne en base arrière, Elodie Courtois, la directrice technique adjointe de la station, a déjà fait imprimer les autorisations de déplacement pour les évacués des Nouragues. Dernier point radio entre les deux camps : Wemo Betian, chef de camp à Inselberg, et Nina sur camp Pararé confirment que tout le monde est prêt. Tout est clair pour le transporteur hélicoptère. L’opération peut commencer.

L’évacuation se déroule en cinq rotations entre Cayenne et les Nouragues, sur toute la matinée et une partie de l’après-midi. Les circonstances sont exceptionnelles, il faut aller vite car bien d’autres choses sont à régler à l’arrivée, concernant le confinement et le rapatriement des scientifiques étrangers. La base arrière à Cayenne prend alors le relais, Philippe Gaucher et Patrick Châtelet sont à la manœuvre pour récupérer les agents à leur descente d’hélicoptère et les orienter vers les différentes solutions aménagées pour eux. Certains resteront confinés à Cayenne quelques jours, d’autres pourront prendre l’avion dès le soir même. Finalement, une partie fera le choix de se confiner sur place en Guyane, dans la durée, où la sécurité semble assurée tandis que la situation sanitaire mondiale autant que les transports aériens paraissent bien incertains.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, la Guyane est en stade 2 de l’épidémie avec une situation stabilisée autour de quelques 140 cas confirmés. La sortie progressive du confinement est annoncée pour le 11 mai. Les agents du LEEISA, comme tous les travailleurs de France exemptés de combattre « au front » sont en télétravail ou en autorisation d’absence. La station des Nouragues est fermée jusqu’à nouvel ordre. Confinée, l’équipe (3) travaille à distance sur la maintenance de la station, la reprogrammation des activités, les agendas futurs, la prise de nouvelles et le maintien du lien auprès des confinés.

Aux Nouragues, les grenouilles poursuivent leurs migrations, les singes roux continuent à hurler à l’aurore. Ils sont une part des esprits de la forêt qui veillent sur la belle endormie.

Rédacteur : Gaëlle Fornet, sur une chronologie retranscrite par Nina Marchand, cheffe de camp aux Nouragues pendant l’évacuation.

Dernière photo de groupe avant l’évacuation de la station des Nouragues le 17 mars 2020. Les deux camps réunissent alors 23 scientifiques et techniciens de station. Outre les français, sept nationalités sont représentées.

(1) USR mixte LEEISA : Laboratoire Ecologie, Evolution, Interactions des Systèmes amazoniens, CNRS, Université de Guyane, Ifremer. Basé à Cayenne en Guyane française, et actuellement dirigé par Vincent Goujon.

(2) La station scientifique des Nouragues est dans une démarche de transition écologique qui a vu la mise en place ces dernières années de divers équipements innovants permettant une autonomie dans le traitement des eaux (assainissement végétalisé), l’alimentation électrique (panneaux solaires, hydrolienne) et la mise en place de circuits courts pour l’approvisionnement en denrées. Ces innovations, de pair avec les rénovations et l’étendue du bâti ont été réalisées pour améliorer l’accueil et le confort des équipes scientifiques de plus en plus nombreuses. En 2019, le taux d’occupation de la station a été de 3665 hommes-jours, pour un total de 254 visiteurs.

(3) Pendant cette opération, l’équipe des Nouragues était répartie de la manière suivante : au camp Inselberg : Wemo Betian, chef de camp, avec huit scientifiques. Au camp Pararé : Nina Marchand, cheffe de camp, avec treize scientifiques et logisticiens. A Cayenne : Patrick Châtelet, chef de camp, Elodie Courtois et Philippe Gaucher, directeurs techniques, Vincent Goujon, directeur du LEEISA. Hors département : Florian Jeanne et Bran Leplat, chefs de camp, Jérôme Chave, directeur scientifique de la station.

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